Calypso Rose

Calypso Rose

Oubliez les épines, car elle en a, et cueillez sans plus tarder cette (Calypso) Rose qui à 75 ans semble plus fraiche que jamais. Far From Home doit bien être le 20èmealbum de sa fourmillante discographie et le dernier chapitre d’une tumultueuse carrière professionnelle débutée en 1964.Or s’il est une chose que l’on ne décèlera à aucun moment en l’écoutant, c’est la fatigue. Au contraire. Pétulante, tonique, véhémente, joviale, gaillarde… on ne sait plus à quelle épithète se raccrocher pour décrire sa performance sur ces 12 titres où elle dispense sans compter sa joie de vivre avec une voix qui semble être celle d’une jeune fille et non d’une septuagénaire.

Pourtant on ne peut pas dire que la vie a épargné celle qui de son vrai nom s’appelle McCartha Linda Sandy Lewis, née en 1940 à Bethel, petit village de l’île de Tobago qui avec Trinidad constitue l’une des nombreuses républiques insulaires de la Caraïbe ainsi que le foyer d’une musique parmi les plus appréciées au monde : le calypso.

Né à la fin du 19ème siècle du métissage entre des ingrédients musicaux africains et européens, le genre a véritablement pris son essor dans la première moitié du 20ème pour devenir un art à l’incomparable raffinement mais aussi un média à part entière, pouvant traiter des moindres problèmes du quotidien comme des questions importantes de société.

Rendu universel dans les années 50, grâce notamment à Harry Belafonte, le calypso est longtemps demeuré l’apanage exclusif de la gent masculine jusqu’à ce que notre pétroleuse n’entre dans la danse pour en dynamiter les conventions. En 1972, elle est la première à remporter le titre de reine du Calypso puis, six ans plus tard, celui de Calypso Monarch qui unifie les catégories homme et femme.

Une chanson du nouvel album intitulée Calypso Queen donne d’ailleurs une idée de la fierté qu’elle éprouve encore aujourd’hui à avoir été celle qui a su renverser l’ordre établi. Dans cette chanson, elle défend sa position royale avec une pugnacité assez bluffante pour une doyenne honorée comme peu d’artistes l’ont été dans son pays, et fêtée par toute la communauté trinidadienne à travers le monde. Ce qui vous donne une idée du caractère de ce personnage irrésistible, irréductible, attachant, hors norme.

Car de pugnacité, Calypso Rose n’en a jamais manqué, elle qui a du affronter l’hostilité d’un père, pasteur baptiste, farouchement opposé à sa carrière de musicienne, qui, adolescente, fut victime d’abus sexuels, comme elle s’en confie courageusement dans le documentaire (Calypso Rose, Lioness in the Jungle) qui lui fut consacré en 2009. Travailleuse acharnée, elle a composé près de 800 chansons, la première à l’âge de 13 ans, a passé 17 ans à chanter sur les navires de croisière de la compagnie new yorkaise Celebration At Sea, avant de se produire sur les scènes prestigieuses de l’Apollo et du Madison Square Garden aux côtés de Lord Kitchener et Mighty Sparrow, deux des plus grands calypsoniens.

Combative Calypso Rose ? On ne survit pas à un cancer et deux infarctus sans une copieuse dose de grinta. Seuls ceux qui ont traversé pareilles épreuves peuvent chanter la vie avec pareille force. Mais aussi autant de plaisir comme  le montre Far From Home.

Cette vitalité, on la prend pleine face à chaque minute de ce disque ébouriffant qui vous met dans sa poche dès les premières mesures et envoie paître au loin idées noires et passions tristes. Conforme à la tradition du Carnaval, qui plus qu’un rituel festif est l’événement culturel majeur de Trinidad et Tobago dans lequel s’incarne l’âme et se cimente la diversité sociale et ethnique d’un peuple, nous sommes conviés à une véritable parade musicale caribéenne, joyeuse, entraînante, avec ses changements de rythmes, de couleurs, d’humeurs.

Du calypso classique comme Woman Smarter ou No Madame au mento de Trouble, d’un Far From Home plutôt ska à un Zoom Zoom Zoom plutôt soca, rien n’est trop enlevé, trop haletant, trop enfiévré pour cette battante qui subjugue tous ceux qui l’approchent. Comme Jean Michel Gibert qui veille à sa carrière depuis l’album collectif Calypso At Dirty Jim’s en 2006. Comme Ivan Duran qui a produit Far From Home entre Montréal et Bélize avec un dévouement total. Comme Drew Gonsalves du groupe Kobo Town qui a co-écrit certaines chansons et en a réalisé les arrangements. Et comme Manu Chao qui, arrivé par hasard sur ce projet à la suite d’un voyage d’agrément à Port of Spain, a souhaité s’investir en y mettant sa patte, identifiable entre toutes, au point de chanter sur trois titres Leave Me Alone, Far From Home et Human Race.

Manu dont on sait qu’il ne marche qu’au coup de cœur et qui a reconnu dans ce bout de femme une artiste totalement unique mais aussi une figure d’héroïne dont la vie est une leçon. Car si Far From Home pèse 16 tonnes d’allégresse, on y trouve aussi trace d’une conscience toujours alerte, toujours en lutte, celle d’une femme qui dénonce la violence conjugale dans Abatina ou les injustices sociales dans No Madame, reprise d’une chanson qu’elle a composée dans les années 70 et qui a contribué au changement de législation concernant le traitement des domestiques à Trinidad. Une femme dont la mémoire dépasse son existence propre pour embrasser  dans I Am African le destin de toute la diaspora noire à la manière d’un Bob Marley qu’elle a bien connu. Après ça, munie d’un tel courage, d’une telle force, d’une telle humanité, on se dit qu’elle seule pouvait, en ces temps de discorde et de violence planétaire, entonner un chant d’amour et de fraternité universelle tel que Human Race. Après tout, le poète ne dit il pas : « puisque l’amour est aveugle que la Rose soit sa canne » ?

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Calypso Rose - Music Videos
Calypso Rose 1/2
  • Calypso Queen (Official Video)
    Calypso Queen (Official Video)
    Calypso Rose
  • Abatina
    Abatina
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