<strong>Calypso Rose</strong>, la reine est de retour
25.06.2017

Calypso Rose, la reine est de retour

Dans son petit pays de Trinité-et-Tobago, elle est très officiellement la reine du calypso depuis les années 70, une musique de carnaval née aux Antilles et au Vénézuéla, mais qui prend sa source dans les percussions ouest-africaines. Quarante ans plus tard Calypso Rose a encore beaucoup de choses à dire, comme le prouve son nouvel album, Far From Home, sorti en juin 2016 quelques deux mois après l’anniversaire de ses 76 ans. Une année 2016 particulièrement riche, qui l’a vue passer au Grand Journal, à C à Vous et à Taratata, se classer 4ème du top album français (l’album est d’ailleurs certifié disque d’or) et jouer devant des foules immenses à Solidays, aux Vieilles Charrues ou à Esperanzah. Elle a même été nommée Artiste de l’Année au World Music Festival International (WOMEX) et conclu 2016 en beauté par un concert au Trianon (Paris) le 25 novembre.

On la retrouve à Paris, où elle répond à nos questions après avoir fait une petite démonstration improvisée de son talent, armée de sa guitare et de sa voix gracieuse. Quand on voit des vidéos récentes de vous sur scène, on se dit que vous n’avez jamais été si heureuse.

Tout se passe bien pour moi, et quand je suis sur scène, que je vois un océan de gens face à moi, les bras tendus vers moi, je me dis que c’est un honneur formidable, une chance que je sois vivante pour donner mon énergie à ces gens-là. Je suis une survivante, par deux fois (elle a survécu à deux cancers, ndlr), dieu merci je suis vivante et je peux apporter de la joie aux coeurs des gens. Et quand tu donnes, tu reçois : ils me rendent cette énergie.

Quelle est la recette pour garder tant d’énergie ?

Mon alimentation par exemple. J’aime tout ce qui vient de la mer. J’aime beaucoup boire du sea moss par exemple (une boisson faite à partir d’une algue de mer bouillie avec du lait et de la cannelle, connue comme aphrodisiaque dans les Caraïbes, ndlr) mais ici à Paris je ne peux pas. J’adore le poisson, cru, à la vapeur, frit, bouilli, au barbecue, peu importe, mettez-le dans mon assiette. J’adore surtout la tête du poisson ! Mon père était pêcheur, il avait deux bateaux, partait le soir en mer, tous les jours, chaque matin les gens venaient lui acheter ses poissons au bord de l’eau. J’adorais aller avec lui en mer.

Vous avez fait tant d’albums et de chansons, c’est encore important pour vous de sortir un disque ?

C’est un honneur que ce don qui m’a été donné, je puisse le diffuser à travers le monde entier et continuer à le diffuser. Donner à mes fans ce qu’ils veulent m’est aussi très important. Ils veulent être heureux, ils veulent bouger, faire travailler leurs corps, leurs esprits, leurs cerveaux. C’est très important.

Comment vous trouvez l’inspiration aujourd’hui ?

Il n’y a pas d’endroit spécial, l’idée peut venir où que je sois. Mais j’ai souvent des idées quand je suis dans l’air, volant dans un avion, parfois j’écris dans ma tête. “Leave Me Alone”, la dernière chanson que j’ai écrite, c’était directement en studio à Belize. L’équipe faisait une pause, moi je voulais quelque chose de plus, un morceau infectieux, j’ai pris la guitare, une feuille de papier et un crayon, suis allée m’isoler, je l’ai fait écouter et ils m’ont dit “vite il faut enregistrer ça tout de suite”. Ca parle d’une femme qui est à une fête avec son petit copain, lui ne s’amuse pas et veut rentrer. Rentrer pour quoi faire ? Fixer les quatre murs de la chambre à coucher ? Laisse-moi tranquille, je ne veux pas rentrer à la maison, je n’ai pas besoin d’un homme pour faire la fête, je suis avec ma famille et mes amis (rires).

Avec cet album un nouveau public vous découvre en France.

Ce qui est formidable c’est que j’ai une nouvelle génération qui m’écoute. Récemment j’ai chanté pour des enfants à l’école, j’ai reçu ensuite 20 lettres d’enfants qui ont fait monter les larmes à mes yeux. Ils ne comprenaient pas vraiment l’anglais, pourtant ils ont compris ma musique, ils se sont amusés. On m’a lu quelques emails de fans aujourd’hui, de la jeune génération, qui disent “je t’aime Mama Rose, j’aimerais que tu puisses être ma grand-mère” (elle rit à gorge déployée). Ca me met dans une telle joie ! Ces nouveaux fans vont me tenir en vie jusqu’à 100 ans passés ! Tout le monde peut danser avec moi, quelque soit la religion, l’âge, le sexe, etc.

Manu Chao a participé à ce nouvel album. Comment est-ce arrivé ?

L’album était déjà écrit et arrangé. Mais il est venu à Trinidad l’année dernière, pour la saison des carnavals et mon manager Jean-Michel l’a amené à moi. On s’est assis et on a parlé pendant trois heures sans s’arrêter ! Il avait amené sa guitare, on a chanté ensemble. Puis il a réarrangé et mixé l’album. Quand j’ai entendu ça, en janvier, je me suis dit “ce n’est pas ce que j’ai enregistré !” Mais une fois que j’ai écouté tout calmement, j’ai trouvé qu’il avait fait un boulot formidable. Je veux le remercier pour ça. En août, nous devons jouer ensemble sur scène.

Vous vous souvenez des premières fois où vous avez chanté devant des gens ?

Je chantais dans la chorale d’église de mon grand-oncle. Ce n’était pas du calypso évidemment. Puis j’ai chanté du calypso dans les concerts d’école. J’ai aimé ça dès la première fois. Mon père ne voulait pas que je chante du calypso, c’était pour lui un outil du diable, parce que cela venait d’Afrique. Maintenant le monde est plus éduqué et le calypso est accepté, à l’époque, les parents n’avaient jamais été à l’école et ils avaient peur. L’éducation c’est le plus important, il faut éduquer les enfants pour qu’ils voient la lumière du monde. A 9 ans, j’ai été adoptée par une bonne amie de mon oncle et j’ai déménagé de Tobago à Trinité, qui était un peu plus éduquée. Elle avait de gros vinyles de calypso qu’elle mettait sur le gramophone et elle me criait “danse, danse !” Dans cette maison-là je pouvais vivre ma passion.

Adolescente, vous vous imaginiez accomplir tout ça ?

A cet âge-là, partout on me disait “pourquoi tu chantes le calypso ? Le calypso c’est un monde d’hommes et tu ne peux pas faire ça” mais c’était ma passion, ce que je voulais faire de ma vie et si tu crois vraiment à quelque chose, ça finit par arriver. Dieu merci je ne les ai pas écoutés, regarde tout ce que j’ai accompli aujourd’hui. J’ai reçu la médaille d’or du Hummingbird, une décoration de Trinité-et-Tobago. En octobre dernier, j’ai reçu le titre de docteur en lettres. Je suis docteur ! Et en octobre prochain je vais recevoir un World music award.

Vous avez toujours porté le combat de l’égalité hommes-femmes.

Oui c’est un combat fondamental. Mais les choses changent et femmes et hommes commencent à être égaux. Aujourd’hui des femmes pilotent des avions, des femmes sont ingénieures, des femmes sont docteurs et scientifiques. Aujourd’hui on ne peut plus dire que seuls les hommes sont capables de faire telle ou telle tâche. On est tous humains, tous capables de faire les tâches que l’on désire accomplir. Tout passe par l’éducation, les femmes, ne restez pas derrière, levez-vous, battez-vous pour vos droits, éduquez-vous, etc.

Quand vous avez gagné pour la première fois le titre de Reine du Calypso, les gens étaient-ils derrière vous ?

Les gens étaient contents parce que je frappais à la porte depuis des années. La première fois, je devais gagner en 68 mais le comité a refusé de me donner le prix parce que j’étais une femme. J’ai gagné le coeur de tout le monde d’année en année. De 72 à 76 j’ai été Calypso Queen, puis en 77, Trinité-et-Tobago est devenue une république et les titres de roi ou reine n’avaient plus de sens. Alors j’ai été la première Calypso Monarch, une appellation créée en mon honneur. Puis j’ai toujours regagné ma couronne.

Vous écoutez de la musique aujourd’hui ?

Non j’en écoute très peu, j’adore regarder la télévision par contre ! Parfois, quand tu écoutes de la musique, elle te reste dans la tête, elle te colle, alors j’évite. Donnez-moi plutôt la télé, tout le temps !

Est-ce que la jeune génération du calypso vous parle ?

Je connais beaucoup de jeunes, qui me regardent avec respect. Ils appellent ce qu’ils font la soca, et quand je leur demande ce que c’est ils me disent “c’est l’âme du calypso (soul of calypso)”. Je ne sais pas ce que ça veut dire, pour moi le calypso c’est le calypso, une musique venue avant moi, de l’Afrique de l’ouest. Elle est là l’âme du calypso. C’est une musique pour vous donner de l’énergie et vous rendre vivant. Mais chacun peut faire ce qu’il veut, aujourd’hui ils utilisent les ordinateurs alors qu’à mon époque on n’avait même pas de basse électrique. Ce que je n’aime pas c’est qu’ils font une musique instrumentale, une musique sans histoires et ça je ne le comprends pas. Mais le calypso vivra toujours, bien après moi.