Don Cavalli

Don Cavalli

Il eut une vie avant “Cryland”. Tout a commencé il y a un quart de siècle. L’adolescent né à Paris et grandi en périphérie (à Bonneuil) enfourche la guitare en autodidacte, se fait la main, et puis la voix, tout à l’oreille. Il en gardera un doigté original, un style en open tuning qui ne ressemble à rien d’autre qu’à lui. Lui, prénommé Fabrice pour l’état-civil, surnommé Don pour ses origines parmesanes, amoureux des grands espaces qu’offre la musique américaine, des mélodies simples et des sentiments partagés, un dingue de Bill Monroe et Bob Marley, qui va écumer le circuit du milieu des fifties rockabilly. Des kilomètres de concerts, quelques jalons en forme de disques, il s’y taille une belle réputation, mais choisit de tracer sa route. L’avenir est ailleurs. Pas envie de jouer dans la redite, quitte à être hors limite. Pas besoin de se mettre dans le sillon labouré par tant, trop border line pour se laisser embourber. « Je ne suis pas dans la ligne d’un parti. Je veux juste créer mon truc. » Don Cavalli parle direct : les étiquettes pas son genre. Il avoue adorer les musiques chinoises, classique ou cabaret. « C’est délirant. Toutes les musiques se traversent désormais. » Qu’on se le dise une bonne fois pour toutes : il n’entrera jamais dans l’uniforme qu’on veut lui accoler. Du coup, alors que les États-Unis sont tout ouïe, alors qu’il enchante les grands raouts européens, alors même que Ben Harper le convie à assurer sa première partie à l’Olympia (bientôt suivi par Jack Johnson et autres Black Keys !), Don Cavalli continue son bonhomme de chemin, hors des modes. Et assure son pain quotidien en allant au turbin : il a fait des chantiers en intérim, il a même endossé l’habit du croque-mort, avant de devenir jardinier à plein temps. « J’aurais pu être intermittent. Mais bon, les tournées à la longue, tu te répètes. Tu fais la musique comme tu lèves les parpaings. Moi, je préfère avoir le temps de composer. » Et le recul nécessaire pour ajuster son style, un truc poisseux qui vous colle aux oreilles et vous arrache de votre siège.

Il y a donc une vie après “Cryland”. Et cela s’appelle : “Temperamental”, le titre de son nouvel ovni, cyclothimique cela s’entend. « C’est la vie, capricieuse et changeante avec le temps ! » L’humeur de l’époque, qui fait des hauts et débats. Cinq ans plus tard, on l’y retrouve tel qu’en lui-même, cordes subtiles, une guitare dézinguée et une voix déglinguée, rehaussée de falsetto quand il faut, un miel de crooner gospel aux accents swamp trempés dans le bayou. À croire qu’il est abreuvé dans les juke-joints qu’on croyait depuis un bail fermés. « Ça sonne vieux, mais pas traditionnel. » Plutôt craditionnel, comme les sonorités déviantes du mellotron ressorti des oubliettes de l’histoire. Calée sur des prises de son à l’ancienne, boostée par une production résolument contemporaine, cette bande-son échappe à la pesanteur formelle, pour élever les ouailles vers une zone irréelle, éminemment spirituelle. Don Cavalli zigzague entre mille et une sonorités – une touche d’électro par-là et un trait d’humour grinçant par-ci (“Me And My Baby”), deux doigts de hip-hop et de sitar (“Feel Not Welcome”), un peu de psyché pop et beaucoup de senteurs orientales – et divague au gré des tempos : pied au plancher pour démarrer ou ballade plus posée pour en appeler à “Santa Rita”. Et malgré cette profusion de pistes dans lequel beaucoup se perdraient, il va à chaque fois à l’essentiel, à l’os. Douze titres, trente-six minutes, deux faces d’un LP, ni plus, pas moins. Et comme au bon vieux temps du vinyle, la réalisation en arrière-plan joue les premiers rôles, au service de la voix : rauque et soul, dépouillée et sophistiquée, sans fard ostentatoire, à l’image de “Birthday Suit”. Sur ce bluegrass joyeusement décalé, Don Cavalli enfile le costard de cow-boy pour déclarer : « Solitude, je suis marié avec ma solitude. » Certes, mais dans la solitude des champs de coton, Don Cavalli peut compter sur un complice au diapason de ses intentions : le metteur en sons Vincent Talpaert met une nouvelle fois plus que son grain de sel, à la batterie et à la basse, aux manettes tout autant : une production rustique mais un son nourri de la culture de la boucle, ce gumbo à base de psyché-blues prend toute sa saveur par les autres épices qui le relèvent. « Il apporte ses idées, permet de corriger certains travers. C’est un maniaque du son, moi de la chanson. » En la matière, un répertoire en anglais, ça va sans dire, parce que voyez-vous, « avec deux mots, tu fais une phrase ! », assume Don Cavalli. D’un trait, il signe ce chapelet de textes, ancrés dans la vie ici-bas, au-delà aussi pour ce disciple du tout-puissant gospel. Entre les lignes, un peu de douce-amertume, un brin âpre, un rien de nostalgie, mais pas de quoi sombrer dans la grande dépression. Même lorsqu’il part à la dérive sur une sublime murder song (“Say Little Girl”), un dialogue avec Rosemary de Moriarty au bord du précipice. Même dans cet hymne à l’amour impossible (“The Greatest”) qu’il entonne encore la Chinoise Zhan Xiao Li. À cet instant, on plonge corps et âme.

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